Les premiers et ... derniers SIX JOURS de Nice au vélodrome Pasteur (1928)
Patrick DIDIER historien
Rencontres autour du patrimoine sportif et de la mémoire du sport
Communications présentées lors des 4 premières éditions 2012-2013-2014-2015
Musée National du Sport / Université Nice Sophia Antipolis
L’époque des « années folles » ne fut-elle pas aussi celle des folles années du cyclisme tricolore ? En 1928, les Français remportent 13 des 22 étapes du Tour de France. André Leducq gagne la reine des classiques : Paris-Roubaix. Lucien Faucheux, « le Pape de la Cipale », s’impose dans le Grand Prix de Paris, véritable championnat du monde de vitesse sur piste. Lucien Michard conserve son titre mondial en vitesse professionnelle. Roger Beaufrand devient champion olympique de vitesse aux JO d’Amsterdam. Les 6 jours de Paris sacrent Wambst-Lacquehay.
Cette année 1928 voit la naissance des 6 jours de Saint-Etienne, Marseille et Nice. La France, tout comme l’Italie et la Belgique, est une des nations phares du cyclisme international. Et la Côte d’Azur n’est pas en reste. Toutes les courses « classiques » régionales arrivent à Pasteur (Marseille-Nice, Nice-Puget-Théniers-Nice), ainsi que l’internationale Gênes-Nice, hélas disparue, qui préparait à Milan-San Remo
Nice accueille le Tour et aussi la journée de repos. Il en sera ainsi pendant des dizaines d’années. Les grands prix de vitesse fleurissent à Nice, Monaco, Menton. Tous les grands noms du cyclisme international sont invités aux réunions du vélodrome de Nice pour y disputer vitesse, individuelle et surtout américaines, épreuves phares de ces rendez-vous. « Qui ne roule pas à Pasteur n’est pas champion ! » : telle pourrait être la devise gravée au fronton du vélodrome. Pendant 33 ans, des générations « monteront »: à Pasteur comme tant d’autres grimperont à l’assaut du Ray.
Les Binda, Broccardo, Urago, Lesueur tiennent une place de choix dans l’encyclopédie du sport azuréen. Pasteur, dans un tel contexte d’excellence, se devait d’organiser la plus populaire des épreuves sur piste : les 6 jours.
Mrs Furia, Risso et Jean louent le vélodrome Pasteur pour y orchestrer ces 144 heures à l’américaine. Ils s’assurent les services de Mr Miquel comme conseiller technique, donc promoteur. Georges Berretrot, « Monsieur 10% », l’emblématique speaker du Vel d’Hiv, est chargé de l’animation. Un service spécial de bus et tramways est renforcé aux heures d’affluence sur la ligne de Saint Pons.
Les encarts publicitaires se multiplient dans les quotidiens régionaux annonçant même un Pasteur entièrement couvert : inexactitude déjà relevée en 1925 dans la notice explicative de souscription d’actions de 100 Frs émises pour le financement de la construction du vélodrome. En vérité, seules les tribunes sont protégées des intempéries par un toit en tôles ondulées, la piste devenant impraticable les jours de pluie car rendue glissante.
Mr Miquel décide, malgré certaines réticences, de fixer les dates de ces 6 jours du 21 au 27 décembre misant sur la venue de la riche clientèle étrangère séjournant dans les palaces de la Côte d’Azur et friande de nouveaux spectacles. Idée géniale ou douce folie irresponsable ?
Des tentes sont dressées pour éviter au vent de s’engouffrer dans le vélodrome. Le campement de fortune des coureurs, de leurs managers, mécanos et soigneurs est installé sur la pelouse centrale.
Seize équipes constituent le plateau de ces 6 jours. Georges Wambst et Charles Lacquehay, vainqueurs des derniers 6 jours de Paris, sont placés en tête d’affiche. Ils connaissent bien la piste niçoise pour y avoir déjà évolué à deux reprises. Vêtus d’un maillot noir et blanc, on les surnomme les « black and white ». Grandes stars du Vel d’Hiv, ils effectuent leurs débuts sur route avant de goûter à la piste, suivant ainsi les excellents préceptes édictés par Henri Desgrange dans son livre La tête et les jambes.
Georges Wambst, natif de Lunéville tout comme Gilbert Bauvin, fut champion olympique par équipe sur route lors des JO de Paris en 1924. Charles Lacquehay s’imposa en 1923 dans Nice-Mont Agel devant Henri Pélissier et le jeune « Niçois » Alfredo Binda, avant qu’il ne devienne champion du monde de demi-fond en 1933 et 35. Ce même Binda qui, après avoir fait toutes ses classes à Nice et au vélodrome Magnan, fut maintes fois invité à Pasteur alors qu’il courait sous les couleurs Legnano.
Les quinze autres équipes sont constituées de « seconds couteaux » : Marseillais (Coupry et Pugliesi), Allemands (qui abandonneront rapidement), Italiens (dont l’excellent Milanais Bestetti qui sera le grand animateur de ces 6 jours) et quelques régionaux (les frères Sébastien et Bruno Piccardo de l’ES Cannes, qui participent à leurs premiers 6 jours, et le Niçois Auguste Monciero).
Le départ est donné à 23 heures en ce vendredi 21 décembre. Le nombreux public découvre l’ambiance des 6 jours : relais, chasses, primes, sprints rythmés par les commentaires de l’inénarrable Berretrot. Dès le second soir, Wambst-Lacquehay passent à l’offensive et s’assurent un tour d’avance sur les sept équipes suivantes. Les huit autres formations sont reléguées à deux tours ou plus et ne jouent plus aucun rôle dans ces 6 jour.Les leaders se contenteront de contrôler la course jusqu’au terme de la 144ème heure, laissant au reste du peloton le soin de se disputer et de se partager les primes distribuées.
Ainsi, dès la deuxième journée, ces 6 jours perdent de leur intérêt sportif. La chaude ambiance chute de plusieurs degrés … le thermomètre aussi ! Les températures relevées à la station météo située dans les jardins de la villa Masséna, Promenade des Anglais, oscillent entre +3° et +5° aux heures les plus fraîches de la nuit. Les coureurs revêtent 4 à 5 épaisseurs de laine. Certains n’hésitent pas courir en robe de chambre ! Les touristes étrangers préfèrent fréquenter les salons douillets des palaces plutôt que la glacière inconfortable de l’ovale niçois. Du coup le public se fait rare.
Le dernier soir, Wambst-Lacquehay enlèvent la plus grosse prime de ces 6 jours (1000 Frs, soit 580 € actuels) et requièrent les services d’un huissier pour bloquer la recette aux caisses, ayant un doute quant au règlement de leur contrat. Dès le lendemain de l’arrivée, le scandale éclate dans la presse : le bilan de ces 6 jours affiche un déficit de 200000 Frs (117700 €) Organisation défaillante, choix très contestable des dates, peloton hétérogène et de médiocre qualité sont pointés du doigt et attisent la polémique.
Seule la direction du vélodrome échappe, à juste titre, à ces reproches étant loueur du stade et non pas organisateur de la manifestation. Face à tous ces manquements, la presse locale et nationale ne sont pas avares de critiques. Dans « L’Eclaireur de Nice » du 29 décembre, Mr Edmond Lautier, juge arbitre de la compétition, déclare : « Nice n’a rien vu de ce que peut être une course de 6 jours… De Mr Miquel, je ne dirai qu’un mot, un seul, il fut en dessous de tout, n’étant jamais présent aux moments difficiles comme le voulaient ses fonctions et ne se montrant qu’à la dernière soirée ». Raymond Huttier, journaliste au Miroir des Sports, vilipende « les lamentables 6 jours de Nice » dans le numéro du 1er janvier 1929 du journal.
Heureusement, Mr Furia a tenu à payer les six-daymen de ses propres deniers. Il lui en coûtera 160000 Frs.
Seuls les coureurs régionaux et le personnel du buffet restent à indemniser. Pour combler cette lacune, l’emblématique club niçois de l’AVAN prend l’initiative d’organiser un France-Italie le 17 février 1929 dans un Pasteur affichant complet, malgré la concurrence du carnaval, et prêté gracieusement par la direction du vélodrome.
Mais ces 6 jours ne sont-ils pas le reflet de 33 ans d’activité du vélodrome de Nice qui alterna hauts et bas ?Il a été le théâtre de quelques grands événements comme l’arrivée d’étape du Tour de France 1927, avec la célèbre Boucle de Sospel au programme, qui voit le succès de Nicolas Frantz avant sa victoire finale quelques jours plus tard à Paris
Image de gauche : Debusschère au sommet du col de Braus, dont on voit, au fond, les nombreux lacets
Image centrale : Menta, le Niçois, vivement applaudi au col de Braus
Image de droite : Un accordéoniste italien encourage Dewaele qui est suivi de Moineau
Les championnats de France amateurs et aspirants sur route et sur piste se déroulent à Pasteur en 1938. De même le 18 janvier 1948 Fausto Coppi se produit à Pasteur, réunion toujours gravée dans la mémoire des vieux sportifs niçois 65 ans plus tard.
Mais le vélodrome connaît de longues périodes d’inactivité. Ses nombreuses fermetures, dues aux trop fréquents changements de direction et à certains disfonctionnements (procédures, saisies, hypothèques ou ventes aux enchères), nuisirent à sa bonne marche, d’autant que les dramatiques bombardements du 26 mai 1944 l’endommagèrent.
La longue agonie d’un Pasteur fermé du 11 mars 56 au 16 novembre 60, date de sa destruction, et abandonné telle l’épave d’un vieux raffiot rouillé, échoué sur la grève. L’histoire des 6 jours de Nice est peut-être aussi celle du vélodrome Pasteur : l’existence d’un géant aux pieds d’argile.