La 15ème étape, Toulon - Nice, du tour 1927 dans la boucle de Sospel

Une promenade de santé jusqu'à Nice et puis ...

L’étape Toulon-Nice est vraiment une drôle d'étape. La véritable course n'est pas de Toulon à Nice, mais de Nice à Nice après un petit tour en montagne par la fameuse boucle de Sospel. Le parcours du port de guerre à la perle de la Côte d'Azur vous fait tout de suite penser au prologue de certaines grandes épreuves routières

Le déplacement de Toulon à Nice fut une véritable promenade, dont tout le monde goûta le charme. Que de merveilleux horizons ne découvre-t-on pas lorsque l'air est doux, le soleil clair, idéalement lumineux et coloré, en suivant les contours de la Côte d'Azur ! Sur la Corniche d'Or, devant l'imposante barrière que fait, devant la mer, la chaîne de l'Estérel, pendant la traversée des petits ports et des grandes plages, on ne voyait pas souvent de visages penchés vers Je guidon.

Inutile de dire que tous les coureurs signèrent ensemble à Nice avant de s'engager dans la boucle de Sospel. Frantz, qui n'aime pas les complications et les finasseries, n'y alla pas par quatre chemins et démarra sec, dès que Je premier obstacle sérieux, qu’est le col de Braus, se présenta. Verhaegen, Debusschère, Vervaecke, Leducq et le régional Menta le suivirent dans son échappée, mais à une distance respectueuse. Pour une fois, la course fut conforme à la logique, et les innombrables spectateurs qui, malgré la chaleur et l’horrible poussière, s’étageaient dans toute la montagne, le long du magnifique serpent de route aux invraisemblables virages, virent bien passer en tête le coureur moulé dans le symbolique maillot jaune.

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    Le col de Braus

    Debusschère au sommet du col de Braus, dont on voit, au fond, les nombreux lacets

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    Le col de Braus

    Menta le Niçois, vivement applaudi au col de Braus

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    Le col de Braus

    Un accordéoniste italien encourage Dewaele, qui est suivi de Moineau

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    La Turbie

    Frantz au sommet de La Turbie. A droite, le village pittoresque de La Turbie

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    La Turbie

    Vervaecke va rejoindre Verhaegen, qui va s'enfuir à nouveau

  • Photo Le Miroir des SportsTDF 1927

    La Turbie

    Avant la descente sur Nice, Frantz met le grand braquet

Au sommet du col de Braus, Frantz passa avec 1'7" d'avance sur Verhaegen, 8'25" sur Debusschère, 4'50" sur Vervaecke, 5'30" sur Rivella, 5'55" sur Dewaele, 6'5" sur Benoit, Leducq et Gordini. Puis, conservant sa même remarquable aisance, le Luxembourgeois poursuivit sa marche et, sans chercher à pousser, prit encore un peu d'avance, si bien qu'en haut de Castillon, Verhaegen était à 2 minutes. La montée de La Turbie, noire de monde, servit à établir le classement, qui, raisonnablement, ne pouvait plus être changé jusqu'à l'arrivée.

La fin de la course se passa au milieu d'une affluence considérable, Heureusement que le service d'ordre était soigneusement établi. Frantz gagne l'étape en 11h40'2" ; deuxième, Verhaegen en 11h42'48"; troisième, Vervnecke en 11h43'4" ; quatrième, Leducq en 11h45'15", etc. Le régional Menta, dont la course fut merveilleuse et qui se classe huitième, reçut une ovation formidable.

Les lacets complices
Nicolas Frantz ne fut vraiment inquiété qu'à un seul moment pendant la boucle de Sospel ; c'est un peu avant le sommet du col de Braus. Comme il savait avoir pris une assez belle avance, il montait posément, tout en souplesse. Avait-il besoin, étant premier du classement général, de risquer de se fatiguer, alors qu'il y avait encore les Alpes à franchir ?
Mais derrière, Verhaegen était revenu terriblement vite et gagnait sans cesse du terrain. A ce moment, le Luxembourgeois dut se dire que la route en lacets avait quelquefois du bon car, à la faveur d'un virage en épingle à cheveux, il aperçut soudain le « Perroquet » devant lui, sous ses pieds. Frantz changea aussitôt d'allure comme bien on pense et, à partir de cet instant, on le vit fréquemment se pencher pour inspecter les lacets de la route.

Un mot de Moineau
Jamais on ne vit tant de poussière, même pendant la traversée de la Crau, que dans la boucle de Sospel, littéralement envahie par voitures, motos, cyclistes et piétons. Vu d'un peu haut, le spectacle était même curieux. Une espèce de brume semblait flotter à quelques pieds au-dessus de la route. Dans une partie du parcours, relativement plat, après le col de Braus, nous trouvons le gars Moineau en train de casser la croûte.
« Vous parlez d'un drôle d'assaisonnement », nous dit-il, brandissant sa cuisse de poulet et nous montrant le nuage de poussière qui l'environne.

Point de ressemblance
Le régional Menta, originaire de Cagnes-sur-Mer, près de Nice, a vécu une belle journée. A lui seul, il a certainement reçu de Toulon à Nice plus d'applaudissements que tous les autres coureurs réunis. Tous ses camarades furent, d'ailleurs, très gentils et le laissèrent toujours en tête du peloton. Au passage à Nice, c'est même lui qui signa, le premier, la feuille de contrôle. Mais, au retour, quand on sut que l'enfant du pays s'était magnifiquement conduit dans la montagne, ce fut un véritable délire qui s'empara des spectateurs au vélodrome. Un des plus enthousiastes, me tirant par la manche, m'expliqua avec chaleur : « Il est vaillant, notre petit, et puis il est ouvrier maçon comme Bottecchia ! »

Par pigeon spécial
Afin de tromper l'impatience des Niçois, qui, ayant déjà vu passer les routiers, voulaient avoir des nouvelles d'eux dans la montagne, un service d'informations, ma foi fort bien conçu, fut mis sur pied par les journalistes locaux. On alla même jusqu'à utiliser les pigeons voyageurs, grâce à l'amabilité de M. Legrand, le président de « la Colombe de la Riviera », qui mit à la disposition de nos confrères trois de ses pensionnaires ; et ainsi les sportifs niçois furent-ils renseignés rapidement sur les principaux incidents de la course.

Dix de mieux
Le service d'ordre à Nice fut remarquablement organisé, mais fit bien des mécontents, car tout un quartier était interdit à la circulation. Si bien que, pour se rendre des alentours du vélodrome au centre de la ville, les voitures, en dehors de celles du Tour de France, devaient faire un détour de plus de 10 kilomètres.